Qui ne s’est jamais senti le bouc émissaire d’une situation ou n’a pas cherché à se dégager de ses torts en pensant « c’est pas moi, c’est lui » ? L’expression « bouc émissaire » est bien connue dans le langage courant. On la définit généralement comme « la personne sur laquelle on fait retomber les torts des autres. » De tous les temps, les hommes ont ainsi eu recours à des boucs émissaires pour porter les maux du monde qui les terrorisaient, ce qui a parfois donné lieu à des tragédies dans l’histoire de l’humanité.

Sur le plan familial, des drames sont gardés sous silence quand des enfants sont utilisés comme boucs émissaires, ce qui les laissent avec le sentiment d’être en marge d’eux-mêmes et des autres. Il ne s’agit pas ici de recenser tous les aspects de ce phénomène complexe, mais d’esquisser simplement quelques-unes des caractéristiques qui tendent à se produire dans les sphères sociale et familiale quand des individus sont traités en boucs émissaires.

Un coup d’œil sur l’histoire

À l’origine, l’appellation « bouc émissaire » référait au rite religieux pratiqué par les Juifs au cours des célébrations du Yom Kippour, afin de se purifier des péchés commis par la collectivité tout au long de l’année et ainsi implorer le pardon de Yahvé. On recourait alors à deux boucs qu’on destinait à des fins différentes : le premier était immolé à titre de sacrifice expiatoire alors que le second était choisi comme émissaire, c’est-à-dire comme porteur des fautes du peuple à l’extérieur de la communauté, dans le désert.

De telles cérémonies sacrificielles ont été utilisées dans plusieurs cultures pour tenir à l’écart les forces du mal. Tous ces rites avaient pour but de conjurer les fléaux de l’humanité, comme les épidémies, la famine ou la mort, souvent interprétés par le peuple comme étant le reflet de la colère des dieux devant les péchés des membres de la communauté. Il s’agissait donc d’éliminer le mal en le transférant magiquement et entièrement à une personne, à un animal, à une plante ou à un objet dont on pouvait ensuite disposer, avec l’espoir de réparer ainsi l’offense faite aux divinités. On voit là la préséance d’une pensée magique qui cherche à exclure un contenu indésirable en le déposant à l’extérieur de soi et de la collectivité. Mais chaque époque a eu ses chimères, et ces pratiques animistes sont demeurées inoffensives et structurantes, tant qu’elles ont été encadrées par des rites païens ou religieux, n’ayant pas pour but de porter préjudices à des individus.

À travers l’histoire de l’humanité, la chasse aux boucs émissaires a connu aussi des fins déplorables, voire tragiques pour les individus qui en ont été les victimes. Au milieu du XIVe siècle, par exemple, les Juifs ont été accusés à tort d’être les émissaires de la peste noire en France parce qu’ils auraient empoisonné l’eau des puits. De la même façon, des milliers de femmes ont été traitées de sorcières et brûlées vives sur la place publique. Plus près de nous, en temps de récession, on accuse les immigrants d’être des « voleurs de jobs ». Toute culture a ses propres règles de fonctionnement et cherche à se protéger des comportements, des émotions ou des pulsions qui lui paraissent étrangers et qui la déstabilisent. Cette réaction d’autodéfense est d’autant plus vive en période de crise. Le chaos et la confusion qui règnent alors dans les structures sociales laissent le peuple en proie à la détresse, à l’agitation et souvent à l’impuissance. La chasse aux boucs émissaires devient donc une tentative pour rétablir l’équilibre et donner une illusion de contrôle en faisant porter la responsabilité d’une souffrance à une seule personne ou à un groupe d’individus minoritaires. Le choix d’une victime repose généralement sur un amalgame de données réelles ou imaginaires, enflées par la perception « distorsionnée » de la majorité ou de quelques persécuteurs influents dans la collectivité. En fait, « les boucs émissaires sont souvent ceux qui démontrent des qualités extrêmes : richesse ou pauvreté, beauté ou laideur, vice ou vertu, force ou faiblesse »1. On cherche à museler le plus puissant ou à manipuler celui qui paraît plus impuissant que soi. « Les victimes sont rejetées, blâmées ou au mieux dévalorisées, tout simplement parce que leur fonctionnement ou ce qu’elles représentent n’est pas estimé par la culture. »2 On leur fait subir, en quelque sorte, un sort similaire aux animaux sacrifiés de la Bible : chargés d’un fardeau qui ne leur appartient pas, ils sont mis en marge de la société et ainsi condamnés à une forme d’exil.

Le bouc émissaire dans la famille

Sylvia B. Perera, une psychologue d’orientation jungienne, se réfère à cette métaphore biblique du bouc émissaire pour décrire l’état d’exil qui caractérise la vie psychique de certains enfants à qui on a délégué ce rôle dans la famille. Ces enfants évoluent dans des familles au code moral strict, qui tendent à négliger l’existence de la vie pulsionnelle et émotionnelle, si celle-ci ne correspond pas à une image de perfection. Dans ces familles, les parents ont souvent du mal à conserver une perception réaliste d’eux-mêmes qui les amènerait à demeurer conscients de leurs limites. Ils n’ont pas appris à s’estimer suffisamment dans tout ce qu’ils sont et tendent à exclure ce qui leur paraît laid ou inapproprié en eux. En conséquence, ce qui est jugé mauvais est immédiatement rejeté et perçu comme étant extérieur à soi. Pour éviter le contact parfois douloureux avec les émotions, les parents ont tendance à rationaliser et à ignorer, à titre de d’exemples, la peur, la colère, la culpabilité, la honte et l’impuissance, empêchant ainsi l’expression de ces sentiments chez l’enfant. On favorise donc une adaptation de surface à des réalités difficiles, sans apprendre à l’enfant à tenir compte de ses émotions et à mettre des mots sur ce qui l’habite. Il reste toutefois tout un ensemble de non-dits qui s’expriment en filigrane et qui constituent ce que S. B. Perera appelle l’ombre familial. C’est cette part d’ombre, qui n’a pu être assimilée par la famille, que portera l’enfant bouc émissaire. Cet enfant se voit donc imposer le double standard de porter un contenu qui ne lui appartient pas et de le maintenir enfoui dans les méandres de l’oubli, de manière à soulager sa famille d’une souffrance.

Diverses variables peuvent intervenir pour donner une tonalité différente au développement de la personnalité de l’enfant, notamment selon son caractère, la dynamique familiale et le rôle qui lui est attribué dans la famille. Par exemple, un parent qui se mésestime beaucoup peut avoir du mal à imaginer la valeur de l’enfant à qui il a donné la vie et peut chercher à le rendre porteur de tous les maux. Certaines familles ont ainsi leur mouton noir, celui qui d’emblée paraît différent et qu’on punit en raison de cette différence. D’autres deviennent les enfants-problèmes de la famille et représentent la partie mésadaptée, fragile ou colérique dont le parent s’est départi. L’enfant qui se voit surtout identifié comme le tannant, le « plaignard » ou celui qui a un sale caractère est susceptible de modeler sa perception de lui-même sur cette image morcelée qu’on lui présente et d’organiser ses conduites en fonction de ce reflet. S’installe alors un cercle vicieux qui amène l’enfant à répéter ces comportements dysfonctionnels tant dans sa famille qu’à l’école ou dans les groupes de pairs. Celui qui n’a pas appris à s’affirmer positivement risque ainsi de devenir le souffre-douleur dont on se moque et qu’on rejette ou le provocateur qui cherche la confrontation pour obtenir de l’attention.

Devenu adulte, le bouc émissaire est souvent aux prises avec un sentiment d’aliénation qui traduit confusément sa perception du masque qu’on lui a imposé et dont il demeure prisonnier. Il oscille souvent entre une perception divisée de lui-même : il s’identifie tantôt à une victime, tantôt à la voix du persécuteur interne qui l’habite et qui l’amène à se sentir en faute s’il déroge à ce qu’il interprète comme étant sa mission. Parce qu’il a facilement mauvaise conscience, il se sent coupable de tous les maux de la terre et prête flanc aux projections de son entourage, reproduisant encore le schéma familial du passé dans l’établissement de relations nouvelles. En fait, le bouc émissaire retire souvent des sentiments de valorisation et de toute puissance pour avoir été l’élu, le sauveur, celui qu’on a choisi pour se sacrifier. C’est là un prix de consolation piégeant puisqu’il l’empêche de se préoccuper de ses besoins personnels, tout en le laissant tôt ou tard aux prises avec la culpabilité de ne pas réussir cette tâche impossible. De plus, il se nourrit de l’espoir secret d’une compensation : s’il s’oublie suffisamment pour les autres, peut-être ce sacrifice lui sera-t-il un jour rendu ? Cet espoir est toutefois vain puisqu’on ne peut espérer une telle issue d’une relation adulte saine. Aussi ressent-il une insatisfaction de plus en plus prégnante à mesure que s’installe la désillusion, d’où parfois un saut dans la dépression.

Dépasser l’impasse

Tant et aussi longtemps qu’il répond au rôle qu’on lui a imposé, le bouc émissaire parvient à fonctionner dans son quotidien. À partir du moment où il se met à ressentir un inconfort et à pressentir les tabous sur lesquels repose son fonctionnement, il se trouve devant un choix douloureux. Il peut en effet choisir de se murer encore plus en lui-même, cela suppose qu’il devra déployer des barrières de plus en plus importantes pour éviter de ressentir ses affects, le privant encore plus du contact avec lui-même et de relations satisfaisantes. Il peut aussi choisir une liberté qui lui paraîtra coûteuse, puisqu’elle implique la remise en cause d’un ensemble de certitudes chèrement acquises. Pour ce faire, il doit se rappeler qu’il n’est plus l’enfant totalement dépendant et démuni pour qui répondre aux attentes familiales représentait une question de survie psychique. Désormais adulte, il a le choix de dépasser l’impasse dans laquelle on l’a enfermé et ainsi reprendre un plus grand contrôle sur sa vie. Il s’agit pour lui d’apprendre à nommer et à ressentir les pulsions et les émotions qu’il a toujours cherché à taire en lui-même. C’est là un travail d’intégration des diverses parties qui font de lui un individu entier et non plus un bouc émissaire condamné à l’exil.

1 GIRARD, René. Le bouc émissaire, Paris, B. Grasset. 1982, 300 p.

2 PERERA, Sylvia B. The Scapegoat Complex: Toward a Mythology of Shadow and Guilt., Toronto, Inner City Books, 1986, 126 p.

 
Volume 13, numéro 4 - Mars 2001
Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada – ISSN 1705-0588