Ce n’est peut-être pas surprenant dans le monde sans limites de ce début de siècle (expansion démographique, développement génétique, mondialisation des marchés, avancées technologiques) que nous ayons tant de difficultés à assurer nos propres limites psychiques. Les gens qui viennent consulter en psychothérapie ont en grande majorité un problème de limites : des incertitudes sur les frontières personnelles entre la réalité et leur idéal, entre ce qui dépend de soi et ce qui dépend de l’autre, une confusion des expériences agréables et douloureuses, une angoisse face au désir sexuel parfois vécu comme violence, une vulnérabilité aux blessures de l’amour-propre, des sensations diffuses de mal-être, un sentiment de ne pas habiter sa vie, de voir fonctionner son corps et sa pensée du dehors, d’être le spectateur de sa propre existence.

Les fonctions de la peau

La peau est l’organe des sens le plus important : on peut vivre sans la vue, l’odorat, le goût, l’ouïe, mais on ne peut vivre sans une partie importante de notre peau. La peau de l’être humain est au corps ce que le moi est au psychisme. La peau, c’est d’abord une enveloppe qui définit les limites de notre corps. Elle est le contenant de nos organes, de nos muscles et de notre squelette; elle est aussi le lieu d’échange avec le monde extérieur, échange de perceptions, de stimulations, de communication avec autrui. Même si elle constitue une barrière, elle n’est pas complètement hermétique : elle est trouée par les organes des sens, les zones de plaisir et par les nombreux pores. On pourrait considérer que le moi joue un rôle analogue pour le psychisme, il est la peau de notre esprit, il est l’enveloppe de sécurité qui nous permet, dans le contact avec le monde extérieur, de tempérer les mouvements amoureux et agressifs qui poussent de l’intérieur et de se défendre des stimulations et des agressions qui parviennent de l’extérieur. Bref, il est notre enveloppe psychique qui permet de créer un espace pour penser.

Et pourtant, on croyait que c’était le cerveau qui produisait les pensées. Ce n’est pas faux mais sachons que la peau et le cerveau proviennent, dans le développement embryologique, de la même source : l’ectoderme, deuxième couche du sac de l’embryon, la première étant l’endoderme. C’est d’ailleurs un phénomène biologique quasi universel : toute écorce végétale, toute membrane animale, sauf exception, comportent deux couches, l’une externe, l’autre interne. La peau, par la suite, se sépare en plusieurs couches; le moi est constitué lui aussi d’une couche extérieure et d’une couche interne.

De la peau à la pensée

Comment passe-t-on de la peau à la pensée ? C’est par la peau et les sons que le nourrisson communique essentiellement avec sa mère. Le passage de la naissance stimule la peau, ainsi que les fonctions respiratoires et digestives, mais laisse l’enfant dans un état de désarroi que seul le contact peau à peau avec sa mère peut calmer. Lors de l’allaitement, le nourrisson trouve non seulement une réponse à sa faim, mais également à son besoin d’attachement, de contact répété et alternatif (présence / absence). Le bébé arrive à calmer l’état de tension provoqué par son besoin physiologique et par l’absence de la mère. Celle-ci doit arriver au bon moment quand l’enfant a faim, être ni trop absente, ni trop présente. Un trop d’absence comme un trop de présence crée chez le bébé un état d’excitation intérieure qu’il ne peut pas maîtriser. La mère constitue aussi une protection, un « pare-excitation » face aux agressions du monde extérieur. Le nourrisson est plongé dans un univers tactile, rassurant, chaud, souvent accompagné d’un bain de paroles, dans un état de communication affective intense (il ne s’agit pas seulement de nourrir l’enfant, il faut que le bébé sente le plaisir partagé de la mère à le prendre et à le nourrir). Le langage de la mère est avant tout musique pour l’enfant et on peut comprendre pourquoi la musique a sur nous un effet calmant et apaisant : elle nous entoure d’une enveloppe comme les paroles et berceuses de notre mère.

Si les choses se passent suffisamment bien entre la mère et le bébé, celui-ci peut graduellement intégrer à l’intérieur de lui-même cette barrière protectrice et rassurante et devient peu à peu capable de créer en lui-même un espace, un temps pour pouvoir transformer les stimulations internes et externes, bref pour commencer à penser affectivement à ce qui lui arrive.

Notre peau, notre limite

Nous n’avons pas l’intention ici de retracer toutes les étapes de développement du moi : nous désirons plutôt évoquer ces expériences afin de comprendre ce que, adulte, nous pouvons vivre dans nos relations interpersonnelles intimes, amicales, amoureuses et même professionnelles.

Ne fait-on pas tous l’expérience d’un manque de limites dans nos échanges sociaux ? Il vous est arrivé, j’en suis sûre, de ressortir d’une conversation avec une personne très angoissée ou en colère, avec le sentiment d’être habité par l’angoisse de l’autre, les émotions de l’autre, alors que votre interlocuteur s’éloigne relativement soulagé et calmé. Que s’est-il passé ? On peut supposer que votre interlocuteur a une peau psychique défaillante; il ne peut pas contenir ses émotions et tout se passe comme si sa peau était pleine de trous, comme une passoire qui déverse en l’autre le trop plein d’excitation (comme la mère était le contenant du trop plein du bébé).

Certaines personnes disent qu’elles se sentent comme une éponge. C’est un indice d’une peau trop poreuse, qui absorbe tout ce qui vient de l’extérieur. D’autres personnes par contre, semblent fermées comme des huîtres, comme si leur peau était une surface polie, brillante et sans faille. Il ne faut pas s’y méprendre : ces personnes sont enfermées dans leur coquille défensive et ne peuvent pas prendre le risque de s’ouvrir aux autres, car ils feraient une brèche dans une vulnérabilité beaucoup trop grande. D’autres personnes sont enveloppées d’une peau de douleur et d’angoisse, comme si tout contact leur faisait mal. Mais paradoxalement, même ce qui est bon est insoutenable. Ils sont comme des grands brûlés constamment en souffrance, incapable de supporter aucun baume.

Ces expériences nous en disent long sur la qualité de notre enveloppe psychique. Il suffit de porter attention à nos réactions pour comprendre comment sont constituées nos limites, quelle est la qualité de notre peau psychique.

 

Référence

ANZIEU, Didier. Le Moi-peau. Paris, Dunod, 1985.

 
Volume 13, numéro 3 - Janvier 2001
Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada – ISSN 1705-0588