Depuis que le monde est monde, la violence existe parmi les hommes pour le meilleur et le pire. Le meilleur consiste à libérer l’agressivité nécessaire pour se protéger, pour délimiter son territoire et pour résoudre des conflits. Cette énergie nous mobilise et nous pousse au changement permettant ainsi de sauvegarder notre intégrité. Le pire se manifeste lorsque cette énergie est canalisée vers l’abus de pouvoir et vers le désir de soumettre l’autre à sa propre volonté. Cette énergie est alors utilisée pour créer un état de domination qui vise à blesser, à écraser et, à l’extrême limite, à éliminer l’autre. Le meilleur va donc dans le sens de la survie et de la sauvegarde de son intégrité alors que le pire conduit à la domination et à la destruction. Que se passe-t-il lorsque l’homo sapiens se laisse aller au pire ?

D’entrée de jeu, disons qu’il existe différentes formes de violence : physique, sexuelle, verbale et psychologique. Nous allons traiter ici plus spécifiquement de la violence psychologique qui est en apparence moins frappante mais qui laisse autant de marques et de blessures, souvent plus difficiles à panser car moins visibles. On peut dire qu’il y a violence psychologique lorsqu’une personne adopte une série d’attitudes et de propos qui visent à dénigrer et à nier la façon d’être d’une autre personne. Par des paroles et des gestes en apparence inoffensifs, des insinuations, des sous-entendus, des silences, il est possible d’ébranler, de fragiliser et de blesser l’autre. Il nous arrive tous à un moment donné dans notre vie d’utiliser des attitudes de violence psychologique ou d’être victime de tels comportements. Ainsi, sous l’emprise d’une colère intense, nous pouvons tous dire des choses blessantes (« Tu as de sérieux problèmes !! Vas te faire soigner !!! ») ou poser des gestes dénigrants (ex : ridiculiser les raisonnements de l’autre et mépriser ses capacités intellectuelles). De tels élans sont généralement suivis de regrets et de remords. On reconnaît ses torts, sa responsabilité, on s’excuse et on apprend de ce dérapage. C’est une expérience souvent blessante et pénible pour les deux parties, mais elle engendre des questionnements, redéfinit les limites et peut conduire à la résolution de problèmes, voire ultimement à l’amélioration des relations. Personne n’est à l’abri et chacun peut, à certains moments, laisser échapper quelques paroles ou comportements violents. Ce qui devient particulièrement troublant, destructeur et inacceptable, c’est lorsque la violence est niée, qu’elle se répète dans le temps et qu’elle augmente en fréquence. Ainsi pour certains, la violence psychologique n’est pas qu’un accident de parcours, un geste isolé, mais plutôt une façon d’être en relation. Certaines personnes sont incapables de se remettre en question : elles se sentent bien et puissantes que lorsqu’elles dominent et contrôlent les autres. On peut prendre ici la situation du patron qui s’adresse à un employé exemplaire en le blâmant de façon répétitive : « Quoi ! C’est tout ce que tu as fait aujourd’hui ? ». Certains trouvent insupportable que les gens ne se conforment pas à leur désir et cherchent à diminuer les autres pour rehausser leur propre valeur personnelle (ex : la directrice de thèse qui dit à son étudiant : « C’est un texte de niveau 5e secondaire… tu n’as pas fait ce que je t’ai dit ! »).

Impact de la violence psychologique

Pris séparément, chaque petit manque de respect, chaque mensonge ou critique a souvent l’air anodin (« C’est quoi cette robe-là ??? »), mais ces gestes s’inscrivent dans un processus très destructeur sur le plan de l’estime de soi et renvoient à celui ou celle qui les subit une image d’incompétence et de nullité. La personne qui reçoit ces mauvais traitements se retrouve profondément blessée, troublée et confuse. Elle se sent assommée, anesthésiée et n’arrive plus à comprendre ce qui se passe. Elle développe un sentiment d’irréalité (Voyons ! Ça se peut pas…!). Elle cherche des explications à cette méchanceté (« Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour subir ça ? »). Le sentiment de confusion est souvent exacerbé par des messages contradictoires et ambigus (« Mais oui je t’aime, mais si tu étais plus mince, je serais plus amoureux! »). Avec de tels messages, la personne en arrive à douter de ses perceptions, de ses sentiments et de ses attitudes (« Il m’aime, oui ou non ? Est-ce que je suis grosse ? »). Elle s’auto-dévalorise, s’aime de moins en moins jusqu’à avoir l’impression d’avoir très peu de valeur. La confusion combinée au doute et à la baisse d’estime de soi engendre un état de stress et de peur où la personne est constamment sur le qui-vive, en état d’alerte. Le sentiment de danger pousse la personne à devenir très vigilante, à tout faire pour contenter l’autre, pour le calmer, pour éviter le conflit. Elle s’efforce de ne pas réagir, ce qui crée d’importantes tensions internes (anxiété, palpitations, sentiment d’oppression, maux de tête, douleurs abdominales, etc.). Mais pourquoi tolérer de telles attitudes, direz-vous ? Tous ne réagissent pas de la même façon devant la violence. Souvent la personne qui reste dans ce type de relation a l’impression qu’elle n’a pas le choix ; elle dépend de l’autre pour répondre à certains de ses besoins : par exemple, elle a besoin de son patron pour garder son emploi, du directeur de thèse pour passer son doctorat, de sa blonde pour ne pas se retrouver seul, etc. Ainsi la personne a peur des conséquences négatives si elle s’affirme. Elle craint alors la rupture de la relation, elle a peur d’être mise de côté, rejetée. Elle anticipe donc encore plus de souffrance. C’est ainsi que s’installe souvent la fausse croyance que la réussite de la relation ne dépend que de soi. La personne agressée reconnaît plus que sa part de responsabilité. « Si seulement, j’avais… ». L’agresseur lui, est toujours disculpé, innocenté. La victime est seule à être en faute, seule à porter le blâme. Elle se sent très souvent coupable puisque peu importe comment elle agit, elle est inadéquate aux yeux de l’agresseur, sauf si elle se conforme aux attentes de ce dernier. Par peur d’être incomprise ou jugée, la personne qui subit cette forme de violence a de la difficulté à se confier à d’autres. Honteuse, elle évite les contacts avec les gens, ce qui engendre l’effritement de son réseau social et la plonge dans l’isolement. La personne peut se retrouver privée de sa spontanéité, vidée de sa force vitale et aux prises avec des symptômes dépressifs comme une grande fatigue, de la tristesse, une perte d’intérêt, des pleurs, du désespoir et des idées suicidaires.

Contrer la violence psychologique

Dans un premier temps, il s’agit de reconnaître la violence et d’accepter l’idée qu’une personne que l’on estime puisse être nocive et dangereuse pour soi et qu’il faut s’en protéger. D’autre part, il est très utile de comprendre le processus destructeur qui tient la personne violentée responsable de tous les maux et coupable des conflits. Pour mieux se défendre, il devient impératif de repérer les attitudes porteuses de violence et de ne plus accepter la méchanceté et le contrôle de l’autre. Prendre conscience de la violence psychologique, comprendre la pulsion destructrice qui l’accompagne n’est pas toujours évident ; apprendre à s’en protéger n’est pas simple non plus. En effet, plus l’idéalisation de l’autre et la dépendance envers ce dernier sont importantes, plus il est ardu et long de réaliser et d’accepter le caractère pernicieux de la relation; il est alors essentiel d’aller chercher du soutien afin de briser l’isolement et d’y voir plus clair. Il peut alors être souhaitable d’aller chercher de l’aide auprès de professionnels. S’ouvrir à quelqu’un qui ne porte pas de jugement peut aider à identifier la violence et permettre de reconstruire son estime de soi tout en retrouvant une perception plus juste de soi-même. Graduellement, pour consolider sa valeur personnelle, la personne qui subit des attitudes violentes, apprendra à gérer son stress, à faire des activités plaisantes pour elle et à prendre soin d’elle. En renforçant son estime d’elle-même, la personne trouvera qu’il est de plus en plus légitime de réagir ; de là l’importance d’apprendre à développer des habilités de communication pour mieux s’affirmer, mettre des limites claires et se faire respecter. On peut s’attendre à ce que tout changement d’attitude ou geste d’affirmation de la part de la personne qui subit la violence provoque, en premier lieu, une augmentation des gestes violents de la part de l’agresseur dans une ultime tentative de culpabiliser la victime. Parfois, malgré les limites énoncées et les différentes mesures prises, il arrive qu’il soit nécessaire de couper tout contact avec l’agresseur. Quitter les lieux, filtrer les appels, changer de numéro de téléphone, faire appel à la police et à la justice sont autant de stratégies pour éviter les contacts et faire cesser cette violence.

Pour que l’énergie générée par la violence se modifie, on doit favoriser l’expression saine de la colère et encourager le développement d’une meilleure communication dans les relations humaines où chacun a droit à sa différence et au respect tout en tenant compte de l’ensemble de la communauté. Le défi reste entier : ne pas tolérer la violence sans pour autant nier la nécessité d’une telle énergie bien canalisée.

Lectures suggérées

HIRIGOYEN, Marie-France, Le harcèlement moral, Fidion, 1999.

NAZARE-AGA, Isabelle, Les manipulateurs sont parmi nous, Les Éditions de l’Homme, 1997.

 
Volume 13, numéro 1 — Septembre 2000
Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada – ISSN 1705-0588