Cet article aborde la délicate question de la relation parent enfant et de ses répercussions à l’âge adulte. Il s’adresse aux parents, à ceux qui le deviendront, mais surtout à l’enfant qui subsiste en chacun de nous à divers degrés. Grâce à l’évolution des connaissances sur les besoins et le développement du petit enfant, la pédagogie a beaucoup progressé au cours du siècle actuel. D’abord plus rigides et distants par « crainte de trop gâter » et par volonté « de former le caractère », les parents ont été graduellement encouragés à assouplir leurs attitudes et à respecter davantage les besoins d’affection et d’expression de leur enfant. De plus, la violence physique, le châtiment corporel, longtemps reconnus comme une méthode légitime d’éducation, sont désormais découragés et même sanctionnés dans certains cas extrêmes. Suivant un mouvement de balancier propre à l’évolution, la rigidité de la première moitié du siècle a fait place, dans les années 70, à une grande souplesse, souvent marquée par trop de laisser-aller, un manque de limite et d’encadrement. L’équilibre, comme partout ailleurs, est très difficile à atteindre. Nous souhaitons ici mettre en lumière certaines formes d’abus psychologiques qui subsistent encore dans le rapport parents-enfants, mais qui ne sont pas reconnus comme tels parce que pernicieusement masqués sous le couvert de « l’éducation » et infligés par des parents souvent bien intentionnés et aimants.

Les limites du savoir et de la volonté

Qui n’a pas eu à composer avec les limites de ses parents et de l’éducation propre à son époque. Il est toujours difficile d’offrir ce dont soi-même on a été privé, même lorsque l’on éprouve des désirs sincères de réparation et que l’on détient une solide connaissance en matière d’éducation. Par exemple, les privations et les souffrances découlant d’une éducation trop rigide peuvent prendre la forme, chez l’adulte, d’une tendance à utiliser plus faible que soi pour récupérer un pouvoir et une volonté sapés dès leurs premières manifestations. Par ailleurs, un encadrement inconsistant ou trop laxiste favorise l’émergence d’un sentiment d’abandon, d’insécurité, de confusion qui rendent la position de parent difficile à assumer pleinement lorsque l’on devient adulte.

Ainsi, l’attitude parentale, quelle qu’elle soit, est régie par les possibilités de la personne bien plus que par sa volonté. La capacité d’aimer et de soutenir le petit enfant avec respect découle du fait d’avoir soi-même été aimé et respecté pour ce que l’on est, ce qui est très variable d’un individu à l’autre.

Les souffrances vécues dans la petite enfance ne sont cependant plus ressenties comme telles à l’âge adulte parce que vécues à un âge trop précoce et refoulées hors de la conscience. Elles continuent par contre de s’exprimer avec force dans différents contextes et de façon plus explicite dans le rapport avec ses propres enfants. Les cris, les manipulations, les humiliations, les silences réprobateurs représentent souvent une tentative inconsciente des parents de répondre à leurs propres besoins de pouvoir ou de support.

Regardons cette scène de la vie quotidienne rapportée par Alice Miller. « Au cours d’une promenade, un jeune couple marchait avec à leurs côtés un petit garçon d’environ deux ans qui pleurnichait. Les parents venaient de s’acheter des cornets de crème glacée et ils les léchaient avec délice. Le petit garçon en voulait un aussi. Ses parents lui offrirent gentiment à tour de rôle, de prendre une léchée, mais l’enfant ne voulait pas et tendit la main vers le cornet de sa mère qui lui refusa. Il se mit à pleurer, désespéré, et la même situation se répéta avec le cornet du père. Il revenait sans cesse et regardait, triste et envieux, les deux adultes qui, là-haut, satisfaits et solidaires, savouraient leur glace… Plus l’enfant pleurait, plus les parents s’amusaient. Ils ne pouvaient s’empêcher de rire et espéraient ainsi pouvoir égayer l’enfant. Personne n’avait compris qu’il voulait tenir le cornet dans sa main, comme les autres. De plus, on avait ri, on s’était moqué de son besoin. »1 Pensons aussi aux situations où un adulte se moque des craintes d’un enfant en le traitant de bébé ou en riant de ses peurs. Ou encore au parent qui compare un enfant avec un autre en insistant sur les faiblesses du premier : « tu n’es pas capable de faire cela, regarde comme l’autre est bon ».

Pour justifier leurs actions, ils utilisent souvent des rationalisations : « C’est pour son bien. Il l’a bien mérité. Il avait juste à m’écouter. », ou tentent de compenser par des soins et une attention envahissante. Il n’y a habituellement personne pour questionner la dureté ou l’incohérence de leurs comportements, bien au contraire. En fait, ces formes subtiles d’abus sont encore légitimées dans le rapport parents-enfant.

L’idéalisation ou la colère interdite

Il est souvent impossible pour l’enfant de prendre conscience des blessures psychologiques qu’il subit en raison de sa totale dépendance envers ses parents et de leur besoin, plus ou moins important, d’obtenir le pouvoir, la reconnaissance et la disponibilité qui leur a fait défaut dans leur petite enfance. À cela s’ajoute la nécessité, pour tout enfant, d’idéaliser ses parents, c’est-à-dire de les considérer comme irréprochables et de voir en eux des modèles. Lorsqu’il vit des blessures psychologiques et des manques, l’enfant éprouve des sentiments de haine, de tristesse, de jalousie ou d’abandon et c’est spontanément à lui qu’il attribue les raisons de son malaise ou de sa souffrance. Lorsque les blessures et les manques sont importants et chroniques, il développe en grandissant une image plutôt négative de lui-même et croit parfois être complètement mauvais. Cette haine de soi, dans ses formes extrêmes, peut conduire au suicide ou à des actes meurtriers. C’est de cette manière déguisée, à travers des comportements destructeurs, que l’enfant, devenu adulte, tente d’exprimer une souffrance indicible. Derrière toute haine, il y a au départ, une colère légitime mais interdite, dirigée vers les adultes qui se sont occupés de l’enfant.

Plusieurs biographies permettent de prendre conscience de la force des phénomènes décrits ci-dessus. Citons le cas de Christiane F. (droguée, prostituée). « Je me souviens encore aujourd’hui de certaines soirées dans leurs moindres détails. Une fois, le devoir consistait à dessiner des maisons. J’en ai fait une et je sais parfaitement comment m’y prendre. Soudain, mon père s’asseoit à côté de moi. Il me demande une question sur mon travail. J’ai si peur que je réponds au hasard. Quand je me trompe, je reçois une baffe. Bientôt, tout en larmes, je suis incapable de formuler la moindre réponse. Alors il se lève, prend la bambou et hop, sur mon derrière, jusqu’à ce que j’aie les fesses à vif… Malgré tout, j’aime et je respecte mon père. Je le trouve de loin supérieur aux autres. J’ai peur de lui, mais son comportement me paraît somme toute normal… Mon vœu le plus cher est de grandir vite, de devenir adulte, adulte comme mon père. D’exercer vraiment un pouvoir sur autrui. »2 Cet exemple témoigne d’abus physiques et psychologiques graves et rend bien compte que même la violence la plus évidente n’est pas reconnue en raison de la forte idéalisation de l’enfant.

Plus l’enfant devra réprimer son monde affectif pour s’adapter à ses parents, plus il sera coupé de sa vitalité et s’éloignera de lui-même. Ultimement, c’est la perte du contact avec soi. La pire souffrance que l’on puisse infliger à un enfant est de lui interdire d’exprimer ses sentiments lorsqu’il a été blessé, sous peine de lui retirer notre amour et notre présence.

Deuil et expression

Retrouver ce petit être blessé, cet enfant qui subsiste en nous et qui tente désespérément de s’exprimer, est vital pour notre bien-être et celui des générations à venir. En remontant à l’origine de la violence subie dans l’enfance et en exprimant, souvent pour la première fois, ses sentiments de colère, de haine, de tristesse, l’adulte pourra devenir véritablement autonome et mature. C’est un long processus qui passe par de profonds affrontements avec les parents idéalisés et intériorisés, c’est-à-dire tels que représentés à l’intérieur de nous-mêmes.

La vulnérabilité de notre petite enfance est vécue et éprouvée de manière aiguë dans les relations amoureuses, les relations avec nos enfants et la relation thérapeutique. Des sentiments d’une grande intensité, de rage impuissante, de désespoir, d’abandon peuvent surgir et témoigner de l’enfance vécue. Lorsqu’ils sont compris comme tels et peuvent être éprouvés en toute conscience et en toute sécurité, l’enfant blessé en nous commence alors à guérir, à sortir de l’aliénation.

Ce travail permet à la longue de freiner la compulsion de répétition et d’éviter d’utiliser des plus faibles que soi, et bien souvent ses propres enfants, pour tenter d’alléger sa souffrance. Au terme de cette démarche, l’adulte comprendra que les abus de ses parents n’avaient rien à voir avec lui, qu’il n’est pas cet être détestable qu’il croyait être. Ses parents, en raison de leur propre souffrance, ne pouvaient pas faire autrement.

Il est douloureux de savoir que les choses se sont passées comme elles se sont passées et que rien ne peut modifier les événements réels. Mais le travail du deuil permet de transformer en soi les parents idéalisés ou détestés et ainsi arriver à éprouver pour soi sollicitude et compassion.

1 MILLER, Alice. Le drame de l’enfant doué. À la recherche du vrai soi. Le fil rouge. Presses universitaires de France, 1983

2 MILLER, Alice. C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant. Aubier, 1984.

 
Volume 11, numéro 2 — Novembre 1998
Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada – ISSN 1705-0588