On va discuter boulot au déjeuner, on partage un repas entre amis, on se rencontre autour d'un souper de famille. Au-delà de la fonction de survie, l'alimentation sert souvent de lien dans les échanges avec l'entourage. Le simple geste de convier des gens à un repas peut être l'expression tacite de confiance et de complicité. Pour certaines personnes qui souffrent de boulimie, le rapport à l'alimentation prend une place démesurée et traduit un mode de communication bien particulier avec le monde extérieur. En un sens, la boulimie ne se limite pas à un ensemble de symptômes, mais constitue également une façon d'exprimer des difficultés qui ne savent pas se dire autrement.

Les symptômes

La boulimie, dont le sens étymologique est « faim de bœuf », se caractérise par une sensation de faim excessive et une surconsommation exagérée d'aliments. Nous abordons le sujet au féminin, puisque ce trouble alimentaire se manifeste majoritairement chez des adolescentes et des jeunes femmes. Le début des symptômes survient généralement à la puberté ou à l'entrée dans l'âge adulte. La sévérité, l'intensité et la fréquence des troubles boulimiques sont très variables. Ainsi, certaines boulimiques ont des fringales modérées et occasionnelles, alors que d'autres font quotidiennement des crises massives où de grandes quantités de nourriture sont ingérées puis rejetées. Dans tous ces cas, les jeunes femmes sont conscientes de la démesure, mais elles ne peuvent s'empêcher d'agir malgré un désir de contrer la pulsion. Il s'ensuit des comportements alimentaires chaotiques, où alternent souvent des moments de restriction, de gavage et parfois de purge.

Les boulimiques sont souvent obsédées par des idées liées aux aliments, au poids et à l'image corporelle. Parler de nourriture, parfois même en rêver, faire le calcul des calories absorbées, ruminer au sujet des derniers excès alimentaires sont des préoccupations quotidiennes. Elles ont une perception négative de leur corps qu'elles cherchent à corriger pour atteindre une image idéale, avec l'espoir de réparer ainsi une estime de soi déficiente. L'image qu'elles se font de leur corps n'est cependant pas toujours conforme à la réalité et le poids est parfois surestimé. Elles s'imposent fréquemment des restrictions alimentaires en vue de perdre du poids. C'est souvent à la suite d'un premier régime sévère qu'apparaissent les symptômes boulimiques. La faim et le désir de manger sont en effet exacerbés par les privations alimentaires, jusqu'à devenir le centre des pensées et des comportements. Les boulimiques parlent elles-mêmes de « rage de bouffe » pour décrire l'état d'impulsivité qui les saisit, les conduisant à recourir à la nourriture dans un mouvement frénétique et le plus souvent en cachette. Il n'y a plus, dès lors, d'espace pour d'autres pensées que pour les aliments ingérés de façon machinale, parfois rapidement et sans plaisir. La nourriture est absorbée et absorbe toutes les pensées. Cette annulation de la pensée est parfois recherchée activement dans la crise boulimique pour éviter l'émergence d'émotions difficiles, comme l'envie, la colère, la culpabilité, des sentiments de vide et d'autodépréciation. Une fois la crise terminée, les jeunes femmes sont envahies par des sentiments dépressifs, par du dégoût, de la honte et par la peur de prendre du poids. Certaines recourent alors à des stratégies purgatives ou à des exercices effrénés, dans une tentative d'annuler physiquement et psychiquement les effets de la crise. Les vomissements provoqués ou l'emploi de laxatifs signent toutefois la gravité des troubles et entraînent des problèmes physiques plus importants.

Au-delà des symptômes

Ce rapport du tout ou rien, où alternent le vide et le trop plein sur le plan alimentaire, est aussi caractéristique du style relationnel que les boulimiques entretiennent avec le monde extérieur : activités, objets ou personnes. Souvent très actives, ces jeunes femmes ont tendance à planifier des horaires qui débordent de projets. Elles ressentent une pression intérieure qui les amène à rechercher l'activité de façon compulsive, redoutant la solitude et les moments propices à la réflexion qui ravivent en elles des sentiments de vide intolérable. Cette recherche de solutions extérieures, dans l'activité ou dans le recours à la nourriture, révèle les difficultés qu'elles ont à se définir de l'intérieur et à savoir qui elles sont. En conséquence, elles recherchent souvent l'avis de l'entourage pour se faire rassurer sur leur identité et leurs valeurs. Ces jeunes femmes sont en perpétuelle quête d'un idéal dont la réalisation les remplirait entièrement. Cet idéal peut prendre les formes interchangeables d'une perte de poids, d'une réussite extraordinaire, d'un amour parfait, etc. La réalité n'est cependant jamais à la hauteur de cet idéal et s'avère insatisfaisante, laissant la boulimique « sur sa faim ». À l'engouement ressenti devant un nouvel objectif succède un désintérêt, d'où parfois un passage rapide d'un objet à l'autre. Le même scénario peut se répéter sur le plan relationnel, les amenant à passer d'un grand désir de rapprochement à la nécessité de prendre une distance face à l'autre, particulièrement lorsqu'il s'agit de relations intimes. Elles oscillent souvent entre le besoin de plaire et la peur de se voir enfermées dans les désirs des autres, ce qui entraîne des comportements de dépendance et de contre-dépendance.

Tout se passe comme si les boulimiques n'avaient pas appris à vivre pour elles-mêmes. Elles ne savent pas se valoriser et ont besoin de faire porter aux autres leur appétit de vivre. Leur faim de se sentir aimées, rassurées, entourées, se heurte toutefois à la peur viscérale de devenir entièrement dépendantes des autres et de n'avoir plus, dès lors, d'espace pour être elles-mêmes. C'est là tout le paradoxe du conflit des boulimiques, où se confrontent besoin de sécurité et quête d'identité. Il n'est donc pas étonnant que la boulimie survienne particulièrement à l'adolescence ou à l'entrée dans le monde adulte : ces étapes de la vie correspondent à des moments charnières dans le processus normal d'acquisition de l'autonomie. Prendre de l'âge, acquérir graduellement des formes et des traits féminins, expérimenter une autonomie naissante rappellent inévitablement à l'adolescente, puis à la jeune femme, qu'elle est en voie de se définir et de se séparer de ses parents. C'est là une tâche complexe qui exige notamment l'intériorisation d'un solide sentiment de sécurité. Se séparer, c'est en effet se différencier des valeurs parentales, avec la kyrielle de conflits propres à l'adolescence. Après s'être nourrie du plaisir d'être approuvée, l'adolescente peut être déstabilisée en se voyant aux prises avec des idées personnelles qui entrent en contradiction avec les valeurs de ses parents. Mais avant tout, accepter de se percevoir comme un individu séparé, c'est aussi accepter la réalité douloureuse que l'autre n'est pas toujours disponible pour soi et qu'on est dépendant de son bon vouloir. La séparation devient alors l'équivalent de vide et de blessure que les boulimiques cherchent à fuir en faisant un pas en arrière. En choisissant d'utiliser la nourriture, toujours disponible et à portée de la main, elles maintiennent une illusion de maîtrise et d'autosuffisance. C'est un peu comme si elles déclaraient : « Je n'ai besoin de personne, je peux me nourrir comme et quand je le veux ». Ce faisant, elles évitent également d'entrer en conflit avec les proches, puisque c'est leur propre corps qu'elles attaquent et malmènent.

À défaut de mots qui manquent aux boulimiques pour exprimer leurs difficultés, tout se passe en-deçà de la parole et de la pensée. La priorité accordée à une fonction corporelle rappelle d'ailleurs cette époque lointaine où les mots manquaient encore à l'enfant pour désigner ses besoins, le laissant dépendant de l'interprétation de ses parents pour être nourri et rassuré. Un peu comme une mère qui répondrait invariablement aux pleurs du bébé en lui offrant le sein, les boulimiques utilisent les aliments sans distinguer leurs besoins. Qu'elles soient angoissées ou fâchées, qu'elles se sentent méchantes ou coupables, les boulimiques ne tiennent pas compte de leurs émotions et tentent de les étouffer par la nourriture. Les pistes ainsi brouillées, elles perdent la connaissance de toute une partie d'elles-mêmes. Avec le temps, leurs pratiques boulimiques doivent devenir de plus en plus intenses pour leur donner la sensation d'être remplie et pour conjurer le sentiment de vide. La dépendance, évitée dans le rapport avec les proches, s'établit ainsi peu à peu avec les aliments.

Penser pour panser

En utilisant la nourriture à la manière d'un pansement sur une blessure, les boulimiques cherchent désespérément à se soigner. Le remède qu'elles s'administrent devient toutefois aliénant, en raison de la rigidité avec laquelle elles s'y accrochent et de l'enfermement que crée la boulimie. Avec le temps, c'est un peu comme si elles en venaient à oublier qu'il existe d'autres solutions pour composer avec les difficultés. Il est donc important que soit brisé l'automatisme de la réponse boulimique. En regardant à l'intérieur de soi, il devient possible de reconnaître les situations qui provoquent les crises boulimiques. Il s'agit de retrouver la trace des émotions noyées sous la profusion d'idées en rapport avec la faim, le poids et la nourriture. C'est là l'amorce d'un travail de connaissance de soi qui aide les boulimiques à mieux définir leurs limites intérieures et à se donner des moyens pour prendre soin de leurs besoins. Parce qu'elles sont emportées dans une spirale de comportements, elles ont aussi besoin d'un miroir pour mesurer la violence qu'elles imposent à leur corps à travers des gestes dont elles ignorent ou sous-estiment la dangerosité. Le recours à une aide thérapeutique s'avère souvent très utile, voire nécessaire, pour les aider à développer un regard personnel sur elles-mêmes et les soutenir dans leurs efforts de changement. Il s'agit d'un travail de longue haleine et il n'est pas rare que les patientes oscillent pendant un moment entre un mieux-être et des rechutes. En se donnant des mots pour mieux saisir leur réalité interieure, elles apprennent à se nourrir autrement et à redonner à l'alimentation une place plus saine.

Ressources :

Fondation d'anorexie nerveuse et boulimie du Québec A.N.E.B. (514) 630-0907

 
Volume 9, numéro 4 — Avril 1997
Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec, Bibliothèque nationale du Canada – ISSN 1705-0588